Reproduction

Bernardo Carvalho

Anne-Marie Métailié

  • 14 mai 2015

    La lecture rubik's cube

    Lors de mes années collège, le rubik's cube m'a donné beaucoup de fil à retordre ! Franchement, il n'y aurait pas eu mort d'homme (en l'occurrence d'adolescente énervée) si le casse-tête n'avait pas été résolu. Mais je m'acharnais, "transpirant du neurone" (si c'est possible !) pour que ces maudites faces colorées se reconstituent.

    La lecture du roman de Bernardo Carvalho m'a rappelé par bien des côtés ces heures de souffrance. Le principe du rubik's cube est simple, l'intrigue aussi. Un cinquantenaire brésilien, qui étudie le chinois depuis six ans, retrouve à l'aéroport une ex-professeur de l'école de langues, en partance comme lui pour Shangai. Elle est "enlevée" sous ses yeux, avec la petite fille qui l'accompagne par un homme mystérieux. Notre "héros" est alors amené dans les locaux de la police pour être interrogé en tant que témoin.

    Passons maintenant au coeur du problème. Pour le rubik's cube, il m'a fallu de multiples tentatives infructueuses pour triompher du casse-tête (sans l'aide de tutos sur Internet, j'étais ado dans les années 80). Pour ce livre, je me suis aussi armée de courage et ai développé plusieurs stratégies pour en venir à bout.

    La première, la compréhension globale : "l'objet" comporte trois parties : la langue du futur/la langue du passé/la langue du présent. Effectivement, l'auteur, à travers son personnage, persuadé que le monde va bientôt être submergé par une vague chinoise, évoque l'hégémonie de certaines langues, la disparition de certaines d'entre elles et aborde même des aspects très pointus et intéressants sur celles-ci tant au niveau de la psychologie : "nos mots nous racontent" que de la relation au sacré "quels mots pour parler de Dieu".

    La deuxième, l'analyse du titre et de la couverture : Bernardo Carvalho élabore toute une théorie sur la reproduction, jouant sur la polysémie du terme. Notre société, hyper connectée, incite par exemple l'étudiant en chinois à "recracher" les informations qu'il trouve sur Internet, à reproduire des idées, qui ont parfois des connotations racistes, sont pleines d'a peu-près et de contradictions. En société, il essaie aussi de reproduire le modèle attendu : chef de famille modèle et salarié productif. Pas de chance, il est divorcé et chômeur, il ne rentre donc pas dans le moule. Reproduire est pris aussi au sens de "perpétuer une espèce" et apparaît la problématique de notre planète face au défi d'une population de plus en plus nombreuse.

    La troisième, la lecture à proprement dit : le texte est constitué essentiellement de la loghorrée du personnage principal. Dans la première partie, il semble répondre aux questions du commissaire, car les seuls propos transcrits sont ceux de l'étudiant chinois. C'est long, très long... Le lecteur est à la limite de l'asphyxie. Arrive la deuxième partie,le commissaire a quitté la pièce où il se trouvait avec le témoin pour celle voisine. L'étudiant chinois colle son oreille au mur et entend la voix d'une femme, commissaire elle aussi, qui se lance à son tour dans un "déballage" de sa vie privée agrémentée de détails sur "l'enlèvement" du professeur. Et la troisième partie, me direz-vous ? Il s'agit du récit fait par l'étudiant chinois de son séjour en Chine et de la résolution de l'affaire policière.

    L'auteur plonge le lecteur sous un tsunami de mots (reflet peut-être de notre monde bavard), les personnages parlent, se répètent, se contredisent, se mettent en colère, énoncent des banalités ou des théories fumeuses. Ils n'existent que par leur discours qui reproduit l'état de notre société.

    Ce roman, rubik's cube, a été un vrai challenge. Je ne suis pas certaine d'avoir tout compris mais cette lecture, à défaut d'être plaisante, a été un défi intéressant à relever.


  • par (Libraire)
    20 mars 2015

    Brazil

    C'est l'histoire d'un homme qui se fait interpeller par la police dans un aéroport, quelque part au Brésil, alors qu'il essaye de prendre un avion, destination: Pékin. Retenu prisonnier, il commence alors à délirer sur le Brésil, la France, les Chinois, les juifs...

    Il n'arrête pas de parler et son débit de paroles est si rapide qu'il en devient essoufflant. Mais sa paranoïa prête à rire et je ne pouvais plus m'arrêter de lire. Un grand coup de coeur.


  • par
    20 mars 2015

    Ce qui surprend dans cet ouvrage c'est la forme qu'il prend. Trois parties. Trois monologues. Enfin, plutôt des dialogues dont nous lecteurs n'entendrions qu'un participant. Le premier est de l'étudiant de chinois. Le deuxième d'une commissaire qui a subi divers affronts et règle ses comptes avec son collègue, celui qui interroge l'étudiant de chinois. Le troisième, c'est à nouveau l'étudiant qui parle. Le style est très haché. Phrases très courtes, beaucoup de questionnements sans forcément les réponses puisqu'on n'entend pas les propos de l'autre interlocuteur. On les devine par les réflexions suivantes des narrateurs. Pour les amateurs, il y a du Céline là-dedans : variations des niveaux de langage, langage très oral, propos tendancieux, racistes, homophobes, phallocrates, tout y passe. Dans toute cette logorrhée -parfois fatigante avant de se faire au rythme qu'elle impose-, l'auteur apporte des réflexions intelligentes, des questionnements universels ; il se permet par exemple de parler de la France et de sa lente (?) dérive vers l'extrême droite : "Mais, si dans le pays des Droits de l'homme on élit comme président le candidat d'extrême droite ? Hein ? Vous avez déjà réfléchi à ça ? (...) Mais j'attends de voir ce qui se passera quand le pays des Droits de l'homme deviendra fasciste ! Et par-dessus le marché en ayant la bombe. Je vous garantis qu'il deviendra alors beaucoup plus chic d'étudier le chinois que le français." (p.43/44)

    On peut être noyé dans le flot ininterrompu des intervenants et ce, d'autant plus que la mise en page est dense, sans espace pour respirer, collant ainsi à ce dialogue de fou, rapide, désordonné, sans reprise de souffle. Un livre qu'il n'est pas facile de quitter, à moins de noter précisément la ligne à laquelle on s'est arrêté. Néanmoins, moi qui aime les textes aérés, j'avoue que cette densité sert celui-ci, rajoute de la confusion, de la colère ou de la paranoïa et de la rapidité dans les propos des personnages. C'est décousu, ça part dans tous les sens, mais on comprend tout, même lorsque Bernardo Carvalho balance une information par surprise et que ce ne sont que les phrases suivantes voire les pages suivantes qui l'expliquent.

    Il parle de tout : de la France qui lorgne vers l'extrême droite, de la Chine qui domine le monde, de la disparition des langues et de fait de l'appauvrissement du monde : "Il est écrit ici que la diversité est un réservoir d'adaptabilité. Plus il y a de différences, plus nous avons de chances de nous adapter à l'inattendu. Avec davantage de langues, nous avons davantage de possibilité de résister." (p138), du racisme, des noirs, des juifs, des homosexuels, des sectes, de la religion, du trafic de drogue.

    Bref, un roman fourre-tout qui paraît fouillis et qui est diablement maîtrisé. Un roman célinien, qui tout en faisant dire aux personnages des énormités plaide en faveur de la différence, de la rencontre d'autrui. Et un auteur brésilien sait de quoi il parle tant les habitants de ce pays sont d'origines diverses.