Laurence H.

Conseillé par (Libraire)
9 mai 2023

Les choses de la vie

Le titre du nouveau roman de Sigrid Nunez est emprunté à la philosophe Simone Weil, avec laquelle l'auteur entretient une sorte de compagnonnage littéraire. "La plénitude de l'amour du prochain, c'est simplement d'être capable de lui demander : "Quel est ton tourment"?". Cette attention et cette présence à l'autre est le fil conducteur de la merveilleuse oeuvre de Sigrid Nunez, lauréate du National Book Award en 2019 avec "L'Ami", livre profondément drôle et intelligent sur un deuil symbolisé par un gros chien très encombrant, que son propriétaire décédé laisse à une de ses meilleures amies.

On se rend compte, à la lecture de Sigrid Nunez que ne sont pas si nombreux les livres qui évoquent la force du sentiment amical, surtout lorsqu'il est porté à son point d'incandescence qui est le deuil. Dans "Quel est ton tourment ?", la narratrice se voit proposer par une de ses bonnes amies atteinte d'un cancer en phase terminale de l'accompagner dans ses derniers jours ("Tu n'étais pas mon premier choix", lui annonce t-elle drolatiquement d'emblée). L'amie malade a loué une jolie maison dans un cadre poisible et demande à la narratrice de rester auprès d'elle jusqu'au moment tenu secret qu'elle choisira pour se suicider,

Sur un sujet à priori difficile, Sigrid Nunez nous propose un roman d'une grâce infinie, d'une incroyable vitalité, fluide, drôle et renversant sur cette fameuse attention à l'autre, si chère à la philosophe Simone Weil, et sur la vie, "la vie désordonnée. La vie injuste. La vie qu'il faut bien affronter (...), c'est si court, après tout, une vie".

20,00
Conseillé par (Libraire)
10 mars 2023

Vivre et mourir

L'expression "un livre coup de poing" est bien souvent galvaudée, hors "Formidable" est de ces livres de la lecture duquel vous sortez tout estourbi. Lu d'une traite, un peu en apnée, "Formidable" est sidérant dans son postulat de départ, puisqu'il y est question d'un parricide. Benoit Cohen, en accord aves sa mère, ses frères et le médecin de famille, décident de mettre fin aux jours de leur père en phase terminale d'un cancer foudroyant. Il n'est au courant de rien, attend juste d'aller un peu mieux pour revoir son toubib, et il a toujours refusé la maladie, et encore plus l'idée de souffrir. Cet homme, qui aima la vie plus que tout, ne voulait pas souffrir et sa famille l'y aidera. Récit ultra intime bouleversant, ce livre est également un plaidoyer vibrant pour une fin de vie mieux prise en compte, car si sur le papier, la loi Leonetti semble parfaite, dans la réalité, il n'y a pas de place en soins paliatifs...

Conseillé par (Libraire)
9 février 2023

Chroniques d'un deuil annoncé

"Comment j'ai tué mon père" est de ces livres que l'on a envie de relire à peine refermé, sidéré par la puissance de la littérature, et pour lequel le mot intensité semble avoir été inventé.
Le père de l'autrice, avocat colombien, est assassiné lorsqu'elle a onze ans. Sara Jaramillo Klinkert atteste donc que "35 grammes d'acier et un gramme de poudre peut détruire une famille".
Avec une écriture très factuelle et pourtant d'une grande émotion, Sara Jamillo Klinkert fait le récit d'une enfance exubérante et foisonnante, à l'image de ce jardin jungle tropicale qui entoure la maison familiale, jusqu'à cette déflagration qu'est l'assassinat de son père, la destruction de sa famille.
Sara, son frère ainé et ses trois cadets, tentent tant bien que mal de survivre au saccage de leur enfance, découvrant les uns et les autres qu'ils sont seuls, bien qu'ensemble, face à cette expérience radicale, face à une mère débordée, présente et solitaire, d'enfants qui se combattent pour gagner l'exclusivité de son attention.
Comment (et pourquoi) devenir un adulte, amputé d'une part de son enfance ?
A la fin de ce très beau livre, Sara Jamillo Klinkert conclue ses remerciements par cette adresse "A mon père, qui n'est plus sous terre désormais mais entre ces pages. Existe-t-il de plus bel endroit pour vivre que dans un livre ?".

Les Presses de la Cité

23,00
Conseillé par (Libraire)
14 janvier 2023

24 heures de la vie d'une femme

Cap Code, une maison de vacances en carton pâte, rongée par les souris l'hiver, des opossums y font leurs nids, mais peu importe, c'est là qu'Ellie passe ses Etés depuis sa naissance. Cette année encore, elle et son merveilleux mari Peter useront leurs vieux shorts, tee-shirts déteints et espadrilles éculées, à essayer de réparer la maison, emmener les enfants à la plage et boire des verres de vin sur la terrasse en regardant le jour tomber sur l'étang où la famille apprend à nager aux plus jeunes. Ce soir là, Ellie aura une étreinte sexuelle aussi furtive qu'intense avec Jonas, ami d'enfance, âme sœur et amour d'une vie. Pendant les 24 heures suivantes, 50 ans de la vie d'une femme passeront entre les pages pour mener Ellie vers ce choix impossible entre Peter et Jonas.
50 ans d'une vie de new-yorkais drôles, élégants et désinvoltes ou l'on préfère si souvent éviter par un bon mot les sujets qui fâchent. Ne pas se plaindre, ne surtout pas lever le voile sur ces petits massacres secrets qui sont autant de traumatisme familiaux. Ellie ne pourra pourtant pas faire l'économie, à l'heure de ce choix cornélien, d'un retour sur un passé particulièrement traumatique.
Miranda Cowley Heller a été la scénariste de séries aussi anthologiques que The Wire, Six Feet Under ou les Sopranos. Autant dire qu'elle n'est pas loin d'être indépassable au niveau sens du dialogue. Ce roman sonne incroyablement juste avec cette singulière capacité anglo-saxonne à creuser la psychologie des personnages sans en avoir l'air, accumulant des petites anecdotes sans signification particulière pour mieux vous transpercer le cœur au détour d'une page. Particulièrement ancré dans l'écrin de cette maison et de son étang, "La mémoire de l'eau" est aussi un roman assez éblouissant sur l'eau, celle de l'Atlantique, celle de l'étang, sur les corps dans l'eau et sur l'herbe, le sable, les vagues, le ciel.

Conseillé par (Libraire)
4 décembre 2022

Quand Proust change ta vie

Clara s'ennuie un peu dans le salon de coiffure où elle travaille. Il faut dire que là où il est placé, les clients ne se bousculent pas. Lorsque ce jeune homme très éloigné de sa clientèle de vieilles dames habituelle part en oubliant son bouquin, il est trop tard pour lui courir après et lui rendre. Las, elle le ramène chez elle et quelque temps plus tard, un dimanche après-midi où elle s'ennuie encore, elle se décide à l'ouvrir. Première page "Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais le temps de me dire "je m'endors'".
Elle continue après cette phrase vaguement connue, presqu'un slogan publicitaire. Et puis d'autres phrases, qui lui parlent un peu, l'agacent ou qu'elle ne comprend pas...; des "mots comme des fourmis alignées". Mais Proust est là, et ne la lâchera plus. Et le lendemain, lorsque sa collège lui demandera ce qu'elle a fait de sa journée, elle s'étonnera de penser qu'elle l'a passé avec un type qui ne quitta plus son lit, écrivit un livre avec des phrases interminables, et qui pour une raison qu'elle ne comprenait pas encore très bien, allait changer sa vie.
Quel joli livre et comment ne pas avoir envie de se précipiter sur cette maligne introduction à la lecture du grand Marcel. Comment ne pas reconnaître ce pouvoir incroyable de la littérature que nous sommes nombreux à avoir vécu. Et oui, parfois, un livre change votre vie. Et Proust n'est pas ce monument qu'on aimerait bien visiter tout en se disant que malheureusement, le ticket d'entrée est trop cher pour nous. Et si madeleine et horaire du coucher tiennent du slogan, hé bien n'oublions pas que nous avons tous du Proust en nous, et que nous sommes en Proust.